Je suis un faux profil – Mais une vraie personne
8. Tout le monde est suspect
Tout le monde est suspect.
Un camarade de fac, caché derrière un pseudo.
Un parent de Sandrine. Un ancien collègue d’Archange, ou de la WW Company. Combien de personnes ai-je heurtées en gravissant les échelons ?
Et pourquoi m’arrêter au travail ? Combien de proches ou d’inconnus ai-je blessés dans ma vie ?
Tout mon corps, subitement, se couvre de sueur. J’ai affronté sans faiblir des présentations devant mille personnes, lors de grands shows à l’américaine où les résultats de l’année étaient mis en scène. J’ai mené des négociations tendues où le million de dollars n’était qu’une erreur d’arrondi.
Là, d’un seul coup, ma main peine à se déplacer sur le clavier.
Je vais devoir passer en revue toutes les relations qui pourraient penser, à tort ou à raison, que je les ai lésées. Et si c’est à tort, comment pourrais-je le deviner ?
C’est peut-être ridicule, c’est probablement inutile, mais je change une seconde fois mon mot de passe.
Je me décide à écrire à ce faux profil, ce Julien Bernard.
Dans ma messagerie, son dernier message est toujours là :
« Je te confirme, on se connaît. Tu vas payer, Cole ».
Rester calme. Rester neutre. Ignorer la menace.
13H10.
« Bonjour Julien,
Peux-tu me dire d’où on se connaît ? Comme tu me l’as proposé initialement, je te propose qu’on se rencontre demain. On peut se retrouver dans une brasserie près de l’Hôtel de Ville, si tu le souhaites. Sinon, indique-moi tes disponibilités.
Cole »
J’ai réécrit trois fois le message. Aucun n’était satisfaisant. Je me rends compte après envoi que je l’ai tutoyé en retour.
Désormais incapable de me concentrer sur autre chose, je fixe l’écran. J’attends, j’attends. Rien ne se passe.
13h40.
Je retourne sur son profil. Pour l’instant, il ne s’est pas accaparé Obs.Cent. Le nombre de ses relations augmente doucement. J’y jette un œil. Même si je ne peux reconnaître tous les noms, je ne doute pas qu’elles sont toutes issues de mon carnet d’adresse. Qui sait depuis combien de temps il se connecte à mon compte LinkedIn avec mon mot de passe et furette dans tous les coins. À cette idée, un frisson de dégoût me fait lâcher le clavier.
Sur ma messagerie Outlook, les notifications du nombre de mails en attente ne cessent de croître. J’ai fait du teasing ces dernières semaines. Mes partenaires potentiels me questionnent. L’heure du déjeuner est passée. J’ai promis l’annonce pour 16H. Dans deux heures.
Tout est prêt.
Mais moi, je ne le suis plus.
Allons ! Il ne me reste plus qu’à cliquer sur les posts préparés ce matin !
Les profondes respirations que m’a enseignées mon coach en relaxation me calment à peine.
De retour à ma messagerie, je balaye les nombreux messages reçus et m’attelle aux plus urgents, auxquels une réponse simple suffit, incapable d’affronter les plus complexes.
14H35. Une notification LinkedIn.
Immédiatement, je change de fenêtre, clique sur ma messagerie LinkedIn et découvre le dernier message :
« Cher Monsieur,
Je ne comprends pas votre obstination à me harceler et vous prie de cesser désormais de m’importuner.
Salutations distinguées.
Cole Moze »
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