4. Sandrine

Ne vous êtes-vous jamais demandé si quelqu’un, quelque part, ruminait une vengeance contre vous ?

Quand les médias firent leur une sur le tueur de DRH, cet homme qui, après des années de colère silencieuse, s’était subitement mis à éliminer ceux qui, selon lui, lui avaient nui, son visage m’était alors immédiatement apparu.
Comme à l’instant.

On connaît tous une Sandrine. C’est la personne dans votre équipe, toujours aimable, qui met un temps infini à réaliser sa micro-tâche.
Celle dont vous avez besoin pour avancer sur votre dossier. 
Et qui vous rend fou.
Parce que vous avez une deadline.
Et que vous devez délivrer, vous.

Quand, jeune homme encore tendre, j’ai été recruté chez Archange comme contrôleur de gestion, les débuts ont été difficiles.
Le management était brutal, j’étais rudoyé.

Le jour de mon arrivée, j’attendais que mon supérieur hiérarchique m’invite à déjeuner, ou qu’au moins il me propose de déjeuner avec lui.
Il était dans le bureau voisin, porte ouverte, je pouvais le voir sortir.
À 12H30, il n’était pas venu.
Ni à 13H.
À 13H30, toujours aucun mouvement.
À 13H50, je m’étais levé, j’avais passé la tête et lui avais dit : « Je pars m’acheter un sandwich ».
« Bon appétit » m’avait-il répondu.

Je déjeunais seul tous les jours. J’étais seul.
Dans cet environnement sans bienveillance (le mot n’existait pas à l’époque), Sandrine m’a accueilli avec gentillesse. Elle était dans la maison depuis plus de vingt ans. Ponctuelle, aimable, toujours souriante, elle était passée de réceptionniste à secrétaire, puis assistante du contrôleur de gestion.
Mon assistante.

Elle devait collecter des informations et les saisir dans un tableau. Après – seulement après – je pouvais faire mes analyses, finaliser ma liasse et l’envoyer à la maison-mère.

Le premier mois, j’attendais mon tableau. L’heure tournait, j’avais une deadline. Sandrine, concentrée, appliquée, passait de ses feuilles à son écran, saisissait un chiffre, recommençait.
Je venais la voir :
— Vous avez besoin d’aide ?
On se vouvoyait, elle était bien plus âgée que moi, c’était la première personne que je manageais.
— C’est gentil, je vous remercie, mais j’ai l’habitude.
Je me contenais.
Quand, enfin, je reçus le tableau, je me plongeai fiévreusement dans mes analyses. Le reporting fut envoyé dans les temps.

Le deuxième mois, j’avais repris avec elle son cahier de procédure dans lequel, d’une écriture ronde, elle avait noté toutes les étapes. Elle était enchantée des raccourcis que j’avais proposés.
Le jour de la collecte des informations, elle se mit à la tâche. Les heures s’écoulaient. Je me proposais de l’aider.
— Je vais y arriver toute seule.
Je me liquéfiais d’angoisse.

Le troisième mois, j’eus de la chance. Sandrine, grippée, était en arrêt maladie. En un rien de temps, je réalisai son travail et me consacrai enfin au mien.
Ce mois-là, pour la première fois, je pus réellement approfondir l’analyse.

Dans le bureau de mon supérieur, assis à sa table de travail, je passais en revue avec lui les derniers points du reporting avant envoi. J’attendais qu’enfin il me complimente sur mon travail. Les yeux balayant les feuillets que je lui avais imprimés, il poussait quelques grognements qui semblaient approbatifs. Il finit par relever la tête vers moi et me dit :
— Il est temps qu’on se débarrasse de Sandrine.
Et comme, saisi, je ne disais mot, il ajouta :
— C’est toi son manager. C’est à toi de la virer.


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