Je suis un faux profil – Mais une vraie personne
3. « Ce n’est pas moi »
Quelqu’un s’est glissé dans mon compte. Il a envoyé en rafale des messages à mon ancienne camarade de fac, Anaïs.
« Alors, petite allumeuse, tu m’as oublié ? »
De ma part!
Sans réfléchir, les doigts glissants sur le clavier, je tape :
« Ce n’est pas moi. Mon compte a été piraté ! »
Le message ne part pas. Anaïs m’a bloqué.
Dans la rue, le klaxon des voitures. Dans la pièce, l’immobilité écrasante des murs qui m’entourent.
Après un long moment, je m’efforce de détacher mon regard de l’écran. Le reposer sur des choses apaisantes : les crayons posés de travers et les blocs-notes griffonnés sur mon bureau, l’imprimante sur le meuble bas contre lequel se cogne mon mollet.
Quand, avec ma femme, j’ai aménagé cet espace, il y a deux ans déjà, j’avais choisi de ne mettre aucun objet personnel. À cet instant, j’aimerais trouver un dessin griffonné de ma fille, une petite pierre ramenée de vacances.
Quelque part, quelqu’un a décidé de s’en prendre à moi, quelqu’un qui me connaît, connaît Anaïs, connaît mon mot de passe.
Je dois immédiatement changer ce dernier.
Problème : je ne m’en souviens plus.
Il est quelque part, sur une feuille, dans mon appartement. J’hésite un instant à descendre à l’étage du dessous pour le récupérer. Mais quitter mon bureau, croiser ma femme, lui dévoiler ma panique ? La pensée de son regard glacé me retient sur place.
Et, pendant ce temps, combien d’autres messages va-t-il envoyer de ma part ?
Mon compte est ouvert depuis des années, sans doute avec mon vieux mot de passe de l’époque.
Mais où donc le modifie-t-on ? Je cherche sur Profil. Pas là.
Je passe en panique les différentes rubriques en revue.
Foutu LinkedIn !
Je cherche dans la colonne de gauche, l’info se trouve dans le ruban d’en haut. Enfin, malgré les obstacles, je finis par trouver le chemin, tente ma chance avec mon ancien mot de passe…
C’est le bon !
Je le remplace par une suite de chiffres et de lettres impossible à deviner, que je note sur un papier aussitôt enfoui dans ma poche.
J’ai paré au plus pressé.
Je me remets sur ma messagerie LinkedIn pour adresser un message d’explication/d’excuse à Sébastien Pacot.
Pas possible. Lui aussi m’a bloqué.
Je retourne sur la page de Julien Bernard. Elle a bougé depuis ce matin.
11H30. Il a désormais 12 relations.
Je passe en revue les noms et vérifie quelques profils. Pour la plupart, ils sont passés par Lyon 2. Je les compare à mes relations. Ils en font tous partie.
Moi qui ferme toutes les serrures et mets l’alarme quand je pars en vacances, sur LinkedIn, j’ai laissé les clés sur la porte.
Douze anciennes relations, le mal reste limité.En descendant dans son profil, je prends conscience d’une autre information modifiée.
Dans Expérience professionnelle, il a ajouté :
Contrôleur de gestion chez Archange, de 2004 à 2006.
De 2004 à 2006, il n’y avait qu’un contrôleur de gestion chez Archange.
C’était moi.
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