Je suis un faux profil – Mais une vraie personne
5. « N’avez-vous aucune personnalité? »
Virer la seule personne gentille avec moi chez Archange ? Je n’ai pas bronché.
Mon excuse : j’étais un jeune manager inexpérimenté.
Le fond du fond : j’étais soulagé.
Mon boss me disait de le faire ? Le cœur serré, je le faisais.
L’entretien se déroulait. J’énumérais les points prévus et les arguments préparés. Sandrine écarquillait les yeux.
— Mais enfin Cole, me disait-elle, n’arrivant pas à me prendre au sérieux. Que racontez-vous ? Vous êtes là depuis trois mois !
Et comme je poursuivais, et qu’elle comprenait enfin ce qui l’attendait, elle me dit :
— Mais tout de même, vous n’êtes pas obligé de faire ça ! Vous n’êtes pas obligé d’être comme eux ! N’avez-vous aucune personnalité ?
Sandrine n’était pas à sa place dans ce poste et la filiale était trop petite pour la recaser ailleurs. Après vingt ans de maison, elle toucherait une indemnité et le chômage : elle serait en sécurité. Je tentais de me persuader qu’elle serait plus heureuse ailleurs.
Mais son cri spontané résonnait dans ma tête. Avais-je vraiment abdiqué ma personnalité ? Adopté la brutalité culturelle de mon entreprise pour me fondre dans le moule ?
Ou révélé ma vraie nature ?
Depuis, j’en ai managé, des personnes, et mené, des entretiens de licenciement. Au souvenir de celui-ci, les premières années, des bouffées de honte me surprenaient parfois quand je marchais dans la rue, m’arrachant à l’improviste des mots grossiers qui faisaient sursauter les passants. Bien sûr, mon supérieur n’aurait pas dû envoyer au casse-pipe un jeune sans expérience. Mais ce jour-là, j’avais fait passer ma carrière avant mes valeurs.
Sandrine resta encore présente quelques semaines dans l’entreprise. Alors que je prenais mes marques et m’adaptais à mon environnement, elle, si prévenante jusqu’alors, marqua sa colère par une hostilité silencieuse. J’essayais de ne pas y penser.
Son dernier jour coïncida avec la fête de fin d’année, petit pot où les conjoints étaient invités dans une tentative de convivialité.
Dans l’une des salles de réunion, je découvrais avec curiosité l’autre moitié de mes collègues. Ma compagne, qui déclinerait les années suivantes, restait collée à moi. Des petits gâteaux sur la grande table ovale, des flûtes en plastique dans les mains de chacun, des sourires de circonstance. Mon boss fit un petit discours et chacun rit au moment adéquat. Laurent Petitot, le technicien informatique, nous glissa :
— Aucun pot pour le départ de Sandrine.
Comme il était aussi syndicaliste, j’évitais de m’afficher avec lui. Mais ma compagne lui demanda :
— C’est celle qui en avait assez de travailler ici ?
Rongé de culpabilité, en lui racontant mes journées de travail, j’avais légèrement arrangé l’histoire. Laurent émit un petit rire sarcastique :
— C’est surtout Archange qui en avait assez qu’elle travaille ici.
En sortant un instant de la petite fête artificielle pour me rendre aux toilettes, je passai devant le bureau de Sandrine. Il était 17 heures. Comme tous les jours depuis vingt ans, c’était l’heure où elle partait. Je me trouvai face à elle, mal à l’aise, cherchant un mot gentil. Lestée d’un sac lourd, rempli des affaires personnelles qu’elle avait accumulées dans l’entreprise, elle fermait la porte. Elle évita mon regard.
Elle emprunta le couloir, droite, et franchit pour la dernière fois la porte de l’entreprise, sans se retourner.
De toute façon, à part moi, personne ne la regardait.
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